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Kabirou Mbodje : “Au Sénégal, on sent un État qui a compris qu’il fallait promouvoir, soutenir des champions nationaux”

Franco-Sénégalais né à Lyon, titulaire d’un diplôme d’ingénieur en télécoms obtenu en France et d’un MBA aux États-Unis, Kabirou Mbodje est revenu au Sénégal dans les années 1990, pour se lancer dans l’entrepreneuriat et les nouvelles technologies. En 2003, il a créé NetPay (qui deviendra plus tard CallMoney), une solution de paiement via un abonnement téléphonique. Et c’est en 2008 qu’il s’est lancé dans l’aventure de Wari.

C’est en 2008, que Kabirou Mbodje crée Wari. Aujourd’hui, sa plateforme digitale de services répond aux besoins du quotidien de ses 212 millions d’utilisateurs à travers 1 million de transactions par jour via 500 000 points de service et 152 banques partenaires dans plus de 60 pays, le tout géré par quelque 45 000 employés.

Avec un flux annuel de plus de 6 milliards de dollars, les dispositifs de contrôle et de conformité doivent être d’une fiabilité à toute épreuve. Cela n’a pas échappé aux dirigeants de Wari, qui viennent de mettre en place des outils pour renforcer la sécurité et la traçabilité des transactions effectuées sur sa plateforme digitale de services.

Développés avec VoLo, opérateur spécialisé dans les solutions technologiques qui a mis à la disposition de Wari sa dernière solution KYC Africa (« Know Your Customer » Africa), ces outils vont faciliter la sécurité et la transparence des transactions, de quoi favoriser l’inclusion financière de populations jusqu’à récemment, très attachées au cash. Convaincu que le digital est porteur de croissance et de solutions globales, Kabirou Mbodje, adepte de la convergence digitale, a acquis Tigo, le deuxième opérateur de téléphonie mobile au Sénégal. Il s’est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Quel est le cheminement que vous avez eu pour imaginer une structure comme Wari, tel qu’elle se développe aujourd’hui ?

 

Kabirou MBodje : Né en Europe et ayant vécu aux États-Unis avec des produits que j’ai utilisés tous les jours, je me suis demandé comment je pourrais faire pour reproduire les modèles que j’ai vus ailleurs.

De quelle nature ont été les obstacles sur le terrain ? Sociologiques, économiques ou
politiques ?

C’est un tout, parce qu’aujourd’hui l’économie n’est rien d’autre qu’un prolongement du culturel. Il manquait un maillon, car le continent s’est retrouvé avec un problème d’individualisme chronique. C’est très difficile de faire changer les choses par les politiques, car ils sont sur un cycle très court.

Le nouvel écosystème doit donc être créé par les acteurs privés économiques. Cela a été le cas de Wari. Nous avons commencé par des services très simples répondant aux besoins de tous les jours des gens comme les paiements divers, le transfert d’argent…

Nous les avons modélisés sur une plateforme. Cela a permis de générer des revenus. À force de systématiquement les réinjecter, on est arrivés à la structure complexe d’aujourd’hui, permettant l’interconnexion et la standardisation des transactions sur l’ensemble du continent, de la Gambie au Kenya, de l’Afrique du Sud au Maroc, sans qu’il y ait de frontière économique.

Que vous dit-on aujourd’hui par rapport au succès de Wari ?

Chacun utilise la plateforme comme si elle lui était unique et, en même temps, il contribue, sans s’en rendre compte, au développement de l’ensemble du système. Nous avons d’abord analysé pourquoi et comment les gens fonctionnent.

Nous avons ensuite mis en place la plateforme de telle sorte que chacun se dise : « Je suis seul, je m’associe à Wari et je développe ma propre activité. » Il faut savoir que, si les économies occidentales sont prospères, c’est parce qu’elles créent un marché, c’est-à-dire les conditions pour que des acteurs s’inter-échangent des biens et des services et, par suite, génèrent du revenu.

 

Le succès de Wari aidant, le modèle mis en œuvre tend-il à être imité ?

Justement, il y a une prise de conscience qu’il y a un modèle d’avenir et l’Afrique est un terreau idéal pour l’économie digitale de demain. Tout le monde commence à le percevoir. L’organisation que Wari promeut permet à chacun d’avoir accès à des opportunités. Certains l’ont bien perçu pour notre plus grand bonheur.

Nous voulons réunir l’ensemble des systèmes pour créer le marché, fédérer les énergies et standardiser les process de telle sorte que les coûts baissent et que les produits et services soient accessibles pour la plus grande masse. Dans cette logique, je pense qu’au bout d’une dizaine d’années, le paysage économique de l’Afrique va radicalement changer.
Par rapport à Visa ou à MasterCard par lesquels les banques externalisent leur système monétique, pensez-vous que les acteurs économiques ont pris conscience de la nécessité de diversifier le risque en venant chez vous ?

C’est ce que je dis en parlant de Visa. C’est devenu un passage obligé. Je dis, je répète tout le temps qu’en Afrique, ce n’est pas un problème d’argent, c’est un problème d’organisation. Quand vous allez dans une chambre d’hôtel, pour brancher votre téléphone, il y a deux modèles : il y a le modèle avec trois prises et le modèle avec deux prises.

Imaginez maintenant que chacun vienne avec son modèle de prise. Vous allez avoir un mur tapissé de prises. C’est parce que ce n’est pas possible que je crée des produits capables d’être disponibles pour la grande masse.

Vous avez donc acheté le dernier opérateur de télécommunication au Sénégal, Tigo. Quelle est la signification de cet achat ? Qu’est-ce qu’il apporte à la dynamique de Wari ?

Le pouvoir d’entrer dans le monde des télécoms et de pouvoir offrir et développer le concept de Wari au-delà des services classiques. Aujourd’hui, nous allons vers une convergence. Les métiers sont en train de changer. Les opérateurs télécoms ont leur métier qui en train de changer. La voix ne fait plus recette. Les gens utilisent ce qu’on appelle les datas, donc, on est en train de changer de métier.

Ce qu’on a voulu faire en acquérant Tigo, c’est de faire en sorte d’être un acteur leader dans cette mutation économique. Et de pouvoir justement offrir encore plus de services. Dans la même veine, nous avons fait l’acquisition d’une banque qui s’appelle la Siab au Togo.

L’idée derrière, c’est de pouvoir entrer dans un monde qui est régulé, d’offrir des services bancaires adaptés à la culture économique des gens. Car, de mon point de vue, si le taux de bancarisation est faible, ce n’est pas parce que les populations n’ont pas d’argent, c’est parce que la façon dont les banques proposent leurs services, ne correspond pas à l’habitude économique des populations à qui elles s’adressent.

Aussi, ce que nous voulons, c’est qu’au lieu de l’expliquer aux banques, à toutes les banques partenaires, nous entrons dans le monde bancaire pour le transformer de l’intérieur. Notre démarche est donc d’acheter des structures qui nous permettent d’entrer dans des domaines régulés et, ainsi, d’acquérir une légitimité qui nous permette d’apporter les changements nécessaires au développement de toute l’économie financière de nos pays.

 

Qu’avez-vous envie de dire aux différentes autorités pour qu’elles ne bloquent pas ce développement du digital en Afrique ?

Déjà, il faut saluer aujourd’hui les autorités du Sénégal. On sent un État qui a compris qu’il fallait promouvoir, soutenir des champions nationaux à travers les entrepreneurs qui en sont à l’origine. Je pense que ce qui se passe au Sénégal doit être répliqué dans un grand nombre de pays de manière à identifier les entrepreneurs leaders et les soutenir vraiment.

Au final, il faut retenir que ce ne sont pas les politiques qui génèrent des revenus. Ce sont les acteurs économiques privés qui vont contribuer à construire les routes, les classes des écoles, les hôpitaux, les dispensaires… Le rôle des politiques, c’est de mettre en place une musique qui permette de développer l’ensemble de nos pays.
Voilà ce qu’on peut demander aux autorités : plus de soutien, plus de compréhension sur le fait que le monde est en train de changer et que l’Afrique a une vraie opportunité aujourd’hui. L’ubérisation du monde est une vraie opportunité pour nous et elle va permettre, pour une fois dans l’histoire, à l’Afrique d’être le vrai laboratoire de l’économie de demain, d’être la rampe de lancement de l’ensemble des services digitaux qui vont maintenant se déployer sur le reste du monde.

Regardez l’exemple de M-pesa, au Kenya, c’est un service qui est en train de faire des émules dans le monde entier et c’est un modèle qui est africain. C’est ça qui est la vraie force de l’Afrique aujourd’hui. Il y a énormément d’acteurs qui sont en train de créer les modèles de demain et il faut les identifier pour mettre en place une stratégie aujourd’hui pour que, demain, l’Afrique puisse se mettre à la table des décideurs, pour pouvoir proposer et faire admettre sa propre perception de la vie et sa propre stratégie pour le bien-être de ses concitoyens.

 

La recrudescence des cyberattaques pose la question des infrastructures en Afrique aujourd’hui. Y a-t-il des échanges entre les acteurs économiques comme vous et une structure comme le Nepad lancée dans une démarche globale de mise en place d’infrastructure continentale ?
Malheureusement non. Nous sommes inspirés par le Nepad (New Partnership for Africa’s Development), c’est une très bonne réflexion, pragmatique, un très bon projet qui a du mal à prendre forme parce que l’identification des éléments de convergence pour arriver à la réalisation de ce projet, n’a pas été faite.

De fait, aujourd’hui, ce sont des initiatives complètement privées comme les nôtres qui sont mises en place dans le cadre de la sécurité. Ce qui fait la différence aujourd’hui, c’est qu’on peut avoir accès à l’information, quel que soit le lieu où on se trouve. Et cela amène cette réalité qu’on peut installer des systèmes respectant les meilleurs standards existants dans le monde. Résultat : la notion de continent, de pays, de population, de communauté disparaît complètement.

 

Est-ce que vous envisagez de développer du contenu éditorial informationnel via Tigo ?

Quand je parle de convergence, c’est exactement de cela que je parle. Les métiers ont changé. Aujourd’hui, les opérateurs télécoms qui restent dans les métiers traditionnels, vont disparaître. Et c’est valable aussi en Europe. Je dis toujours que, quand mes enfants entrent dans une pièce, la première chose qu’ils demandent, c’est : « Est-ce qu’il y a du Wifi ? ».

De fait, la marque n’a plus aucune valeur. Elle n’est plus capitale parce que, sortie des frontières, la marque n’existe plus. Pour l’accès internet, ça n’apporte pas non plus de valeur ajoutée. Il faut donc créer du contenu. C’est l’idée qui se trouve derrière cette acquisition. Faire profiter aux abonnés de Tigo de la dynamique de Wari, en générant du contenu dans cet écosystème.

Aujourd’hui, notre approche nous permet de fédérer des gens. Notre idée est même reprise par d’autres et cela crée une émulation et donne encore plus d’énergie pour continuer à construire le projet Wari. Cela donne une grande satisfaction.

Source : leral

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